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La Couleuvre

Photo du rédacteur: AnneAnne

Dernière mise à jour : 2 nov. 2024



Étymologie :


  • COULEUVRE, subst. fém.

Étymol. et Hist. 1. 1121-35 culovre (Ph. de Thaon, Bestiaire, 2641 ds T.-L.) ; 1174-1200 « insulte à l'adresse d'une personne déloyale » (Renart, éd. M. Roques, br. 5, 6071) ; 2. 1667, 23 mai fig. faire avaler des couleuvres à quelqu'un (Bussy Rabutin, Lettre ds Mme de Sévigné, Lettres, éd. M. Monmerqué, t. 1, p. 491). Du lat. vulg. colobra (TLL, s.v. colubra, 1727, 15) altération du lat. class. colubra « couleuvre femelle », masc. coluber « couleuvre, serpent (en général) ».


Lire aussi la définition du nom couleuvre pour amorcer la réflexion symbolique.

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Expressions populaires :

Claude Duneton, dans son best-seller La Puce à l'oreille (Éditions Balland, 2001) nous éclaire sur le sens d'expression populaires bien connues :


Avaler des couleuvres c'est subir un affront, une vexation sans être en mesure de protester. Accepter bouche cousue est le lot de tous ceux qui sont en position d'infériorité et qui jugent plus utile, ou plus prudent, de se taire, soit par esprit courtisan, soit pour leur sécurité. L'accession à tous les pouvoirs suppose naturellement une forte consommation de ces reptiles ; "Il faut savoir regarder d'un œil sec tout événement, avaler des couleuvres comme e la malvoisie", dit Chateaubriand qui s'y connaissait.

Mais pourquoi ces serpents particuliers ?... L'expression semble dater du XVIIe siècle où Furetière la définit ainsi :

"On dit qu'un homme a bien avalé des couleuvres, lorsqu'on a dit ou fait devant lui plusieurs choses fâcheuses qu'il se peut appliquer, ayant été cependant obligé de se cacher le déplaisir qu'il en avait." Mme de Sévigné fait un grand usage de la tournure : "Il faut que le goût qu'il a pris pour elle soit bien extrême, puisque ce goût lui fait avaler, et l'été et l'hiver, toutes sortes de couleuvres."

Je pense pour ma part qu'il y a là quelque part "anguille sous roche". L'anguille, poisson d'eau douce à forme de serpent, constituait, du temps qu'elle foisonnait dans nos pures rivières, un mets courant et particulièrement apprécié. Il est probable que c'est par opposition à elle que la couleuvre, considérée comme répugnante et même dangereuse, intervient. Des hôtes mauvais plaisants auraient-ils servi des couleuvres en lieu d'anguilles pour éprouver la docilité de leurs convives ?... Le coup du chat à la sauce lapin ? Après tout la couleuvre est comestible, et de chair fine au dire de certains. On l'appelle aussi anguille de haie.


Sotte ignorance et jugement léger

Vous ont jadis, on le voit par vos œuvres,

fait avaler anguilles et couleuvres.

dit T.B Rousseau.

Evidemment à force d'avaler de tels plats l'estomac le plus solide finit par s'aigrir. En d'autres termes : qui avale trop de couleuvres finit toujours par cracher du venin !

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Croyances populaires :


Paul Sébillot, auteur de Additions aux Coutumes, Traditions et superstitions de la Haute-Bretagne (Éditeur Lafolye, janv. 1892) relève des croyances liées aux cycles de la vie et de la nature :


Aux environs de Rennes, on dit que les couleuvres s'accouplent avec les anguilles. [...]


Dans quelques fermes au bord des bois, les vaches, lorsqu'on va les traire au matin, donnent du lait mêlé de sang ; on dit que les couleuvres ont passé et ont bu du lait jusqu'au sang.

 

Selon Ignace Mariétan, auteur d'un article intitulé "Légendes et erreurs se rapportant aux animaux" paru dans le Bulletin de la Murithienne, 1940, n°58, pp. 27-62 :


[…] Dans certaines fermes au Clos-du-Doubs, dans le Jura-Bernois, on prépare encore pour le Mardi-Gras, un pot-au-feu dont une partie du bouillon est réservée pour une coutume très originale. La fermière remplit une écuelle de ce bouillon et en asperge la maison et ses abords avec un rameau de buis, de houx ou de sapin, en disant à haute voix : Serpent, Serpent, va-t-en, voici le bouillon de carnaval.

Cette cérémonie doit éloigner les « grandes Serpents », c'est-à-dire les Couleuvres, qui pourraient, pendant la bonne saison, pénétrer dans l'étable pour y téter les vaches.

[…] La crainte des Serpents a cependant ses exceptions : en Lithuanie, à l'époque du paganisme, chacun gardait une Couleuvre dans sa maison. On s'adressait à des sorciers spéciaux qui l'introduisaient dans la demeure, où un lit lui était réservé dans un coin ; les habitants la soignaient et la nourrissaient avec amour et un respect religieux, car la Couleuvre était considérée comme la protectrice de la maison.

Les Romains appréciaient beaucoup la Couleuvre d'Esculape, ils la protégeaient et l'introduisaient volontiers aux abords de leurs thermes.

[…] Chez les Grecs, le dieu de la médecine était Asclépios, ou, de son nom latinisé, Esculape. 11 avait pour symbole le Serpent, moins sans doute à cause de ses propriétés venimeuses, que parce que cet animal changeant chaque année de peau, était considéré comme le symbole de la force vitale qui se renouvelle sans cesse. En Valais où la Couleuvre d'Esculape est fréquente elle n'inspire que de la crainte et de la répulsion.

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Jean-Jacques Barloy, dans un article intitulé "Rumeurs sur des animaux mystérieux." In : Communications, 52, 1990. Rumeurs et légendes contemporaines. pp. 197-218 rapporte des anecdotes relatives à des couleuvres géantes :

[...]

Dans une région relativement voisine, l'Oisans, l'écrivain bien connu Samivel évoque une énorme couleuvre à collier longue de plus de 3 mètres et dont le diamètre dépasse celui d'une cuisse humaine {Le Grand Oisans sauvage, Arthaud, 1978, p. 112).

De très nombreuses autres observations nous viennent des Bouches-du-Rhône. Selon Raphaël Imbert, les habitants croient volontiers à l'existence de couleuvres longues de 4 à 5 mètres, et de 15 centimètres de diamètre. Un ami de M. Imbert aurait vu une couleuvre de 3 mètres traverser une route. Selon un autre témoignage, un long « tuyau » traverse une route devant une voiture... avant de se dresser face à une portière. Le propriétaire d'un club hippique des environs de Rognes assure que des serpents d'assez grande taille traversent parfois devant les chevaux.

En Charente, dans le nord de la Charente-Maritime et dans le sud de la Vendée, il est traditionnellement question d'un serpent de forte taille, le dar ou silan. De couleur noire ou marron foncé, il mesurerait 2,50 mètres à 3 mètres, habiterait les marais et serait dangereux, d'autant plus qu'il serait constricteur... Quand il traverse la route, sa tête et sa queue disparaissent dans la végétation, de chaque côté.

Près d'Angoulême, à Puyrajoux, un cultivateur, M. Gauthier, se serait un jour battu à coups de bâton contre un silan qui pendait d'un arbre. Celui-ci l'ayant chargé, l'homme lui coupa la tête.

Selon les herpétologistes, le dar n'est autre que la couleuvre verte et jaune (Coluber viridiflavus).

Dans l'est de la Bretagne, les prairies marécageuses voisines de Fougères seraient le domaine du suston, une grosse couleuvre dépassant une longueur de 2 mètres. Son diamètre serait celui d'une bouteille. Le suston a la réputation (couramment prêtée aux serpents à travers la France) de téter les vaches, d'où peut-être son appellation (« suce-téton » ?). Il est considéré comme inoffensif.

Des serpents ordinaires grossis par l'imagination, des spécimens exotiques échappés, de grosses couleuvres de Montpellier (dans le Midi), expliquent bon nombre de ces affaires.

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D'après Danielle Musset, auteure de l'article intitulé « Serpents : représentations et usages multiples », Ethnologie française, 2004/3 (Vol. 34), p. 427-434 :


Les usages culinaires des serpents sont peu répandus et semblent a priori le fait de marginaux ou d’hommes entretenant une relation privilégiée à la nature (chasseurs, charbonniers, bergers). Il reste cependant que de grosses couleuvres ont été consommées en Provence, sous le nom d’anguilles de terre [Harant et Jarry, 1982 : 122]. Mangée grillée, en plein air, la couleuvre est un met réservé aux hommes. Un relatif secret entoure cette consommation. Les personnes interrogées qui avouent en avoir mangé présentent le fait comme une expérience personnelle et sans suite, due à leur curiosité, jamais comme une habitude. Pourtant, on peut imaginer une pratique plus répandue qu’il n’y paraît, vraisemblablement à caractère initiatique : initiation au monde sauvage par l’absorption d’un aliment à connotation sexuelle forte.

[...]

Un témoignage rend compte de ce jeu autour du secret et de l’initiation : « Un jour, j’ai fait cuire une couleuvre et j’ai invité tous les jeunes du village dont mon futur gendre : “je vous fais manger ça et le premier qui devine, je lui paye une glace !”. Tout le monde a dit n’importe quoi, mais personne a dit de la couleuvre [...] ». Il est surtout intéressant de noter que la personne qui témoigne ainsi a consommé régulièrement de la couleuvre en famille et qu’elle en donne la recette précise : « Alors, mon père l’espillait (l’écorchait), puis ma mère la découpait en morceaux, ensuite on la fait tremper dans du vinaigre. Après, on la sèche, on la fait revenir avec de l’oignon, un peu de farine, un petit peu de tomate et on la couvre de vin blanc. C’est tout ». Il existait donc une préparation culinaire domestique du serpent. Un livre de cuisine du Var donne aussi une recette de daube de couleuvre qui était connue dans le sud de ce département [Domenge, 1993 : 86]. La daube, met familial par excellence, cuisinée longuement par les femmes, ouvre sur les préparations à vertus médicinales de pot-au-feu et autres bouillons de serpent, et s’oppose aux pratiques masculines du « sauvage ». La médecine traditionnelle a, en effet, largement mis à contribution le serpent, qu’il s’agisse de couleuvre ou de vipère. Une dame, atteinte d’une pleurésie rapporte : « Quand j’avais vingt ans, j’ai été très malade. On me donnait des bouillons de serpent comme un pot-au-feu [...]. On l’écorche, on le fait sécher ; on faisait bouillir la viande avec carottes, céleri ; je buvais comme un bouillon. J’avais une tante, en face, qui en avait toujours. Elle allait chercher des couleuvres et elle les faisait sécher. Quand on mange ça, ou le bouillon, on tombe des gouttes comme ça, ça fait suer... » [Amir, 1998 : 125]

[...]

La graisse ou l’huile de serpent est le remède des rhumatismes, des entorses. Mais c’est surtout sa peau qui est utilisée pour aider aux accouchements : « On faisait boire une infusion de peau de serpent à l’accouchée pour faciliter l’accouchement [...]. À l’époque, on ramassait les peaux de serpent, la mue, et on les gardait pour faire des infusions [...]. On s’en servait pour diverses circonstances. Je me rappelle, ma mère en avait dans la maison, dans une boîte, ça se conservait bien. Lorsqu’on les trouvait dans la campagne, c’était sec »21. En ceinture, la peau de serpent favorise l’accouchement difficile. On en ceignait l’enfant au moment du sevrage, pour éviter la montée de lait [Benoît, 1975 : 132]. Pour empêcher la mule d’être en chaleur, il fallait lui faire manger de la peau de serpent dans du son(vallée du Jabron). Portée sur soi, la peau de serpent servait aussi à conjurer les sorts, à écarter les sorciers [Provence, 1937 : 270]. Ces recettes, décrites par la plupart des folkloristes, avec leurs nombreuses variantes, montrent que le champ thérapeutique couvert par le serpent était très large, avec un rôle particulier concernant l’accouchement et la maternité. [...]

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Selon Grażyna Mosio et Beata Skoczeń-Marchewka, auteurs de l'article "La symbolique des animaux dans la culture populaire polonaise, De l’étable à la forêt" (17. Mars 2009) :


"Le savoir du peuple comptait dans le groupe des serpents aussi bien les vipères que les couleuvres et les orvets, qui en réalité sont des lézards. [...]

Des descriptions confirment l’élevage dans la maison ou dans la ferme de serpents, le plus souvent de couleuvres, qu’on nourrissait et abreuvait. [...]

Franciszek Gawełek, folkloriste, rappelait que dans son jeune âge il avait, avec d’autres garçons, tué une couleuvre, qu’il aurait prise pour une vipère : “un vieux pâtre qui l’avait remarqué les gronda, les instruisit d’avoir commis un péché, ramassa le serpent tué et l’embrassa” (Moszyński 1967 : 562). [...]

On croyait entre autres “qu’il est défendu de prendre une couleuvre avec la main, car la main pourrira ; Qui prendra dans sa main l’herbe ou la terre sur laquelle la couleuvre est passée, sa chair se détachera à tel point que même les médecins n’y pourront rien” (Udziela 1886 : 21). On l’employait dans de nombreuses pratiques magiques. Des parties de son corps pouvaient être une protection contre les puissances maléfiques, mais aussi servir à jeter des sorts ou à causer la mort (Moszyński 1967 : 341). Il existait des prescriptions permettant de produire des poisons efficaces, mais aussi des médicaments."

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Symbolisme :


Dans Le Livre des superstitions, Mythes, croyances et légendes (Éditions Robert Laffont, 1995 et 2019), Éloïse Mozzani nous propose la notice suivante :


La couleuvre, pourtant inoffensive mais dont la morsure passait pour aussi dangereuse que celle de la vipère, a longtemps suscité haine et frayeur à cause de son appartenance à la famille des serpents. Elle peut d'ailleurs, selon les Bretons, se transformer en serpent si elle ne voit âme qui vive pendant sept ans. les Bretons, toujours, attribuaient sa création au diable, lorsque celui-ci tenta d'imiter l'anguille, d'essence divine ; ils l'apparentaient aussi parfois à une âme damnée. Certains évitent même de prononcer son nom : cela porterait malheur.

Un peu partout en France, on accusait la couleuvre d'empoisonner la source où elle avait bu et de prendre la nuit le lait des vaches. Elle était réputée également pénétrer dans la bouche des enfants endormis afin de déposer ses œufs dans leur estomac, le seule remède à cette « invasion » étant de suspendre l'enfant la tête en bas au-dessus de lait chaud sur lequel les petits de la couleuvre devaient se précipiter. Méfait aussi grave : le mâle de la couleuvre verte et jaune peut féconder une poule qui, non seulement se mettra à chanter comme le coq, caractéristique considérée comme un des plus funestes présages, mais de plus pondra le « coquatrix » ou œuf de coq, qui ne bénéficie pas d'une meilleure réputation.

Ce qui n'empêche pas que dans plusieurs récits les couleuvres soient considérées comme des princesses ou des fées métamorphosées, plus rarement comme des sorcières. A ce propos, dans le Luxembourg belge, on soutenait, à titre de plaisanterie probablement, que la condition indispensable pour être un bon sorcier était d'voir vu une couleuvre à poils. Ce qui indique assez bien que ce reptile est rarement associé aux suppôts de Satan, d'autant plus que par son seul regard, croit-on dans la Vienne, il est capable de tuer un crapaud, lequel est un familier de la sorcellerie.

La couleuvre respecte deux choses : la virginité et la nudité. Elle ne s'attaque jamais à une jeune fille vierge et, comme d'ailleurs la vipère, ne s'en prend pas plus à un homme tout nu. De couleur blanche, elle porte chance à la maison où elle pénètre. De plus, rêver qu'on se bat contre des couleuvres est signe qu'on vaincra ses ennemis et trouver un œuf de couleuvre dans du fumier est de bon augure dans la Vienne : « Il indique qu'il périra une douzaine de serpents dans les bois ».

Selon Pline, le voyageur qui glissait une langue de couleuvre dans le fourreau de son épée se mettait à l'abri de toute mauvaise rencontre. Dans la France moderne, où cette croyance avait toujours cours, il fallait arracher la langue à l'animal sans le faire mourir. La peau ou mue de couleuvre a également une vertu bénéfique, d'où l'expression « il a de la peau de couleuvre dans sa poche » pour désigner quelqu'un de chanceux. La porter quelques jours en guise de cravate soigne le mal de gorge (Lorraine), l'appliquer sur le côté opposé où poussent des furoncles les fait disparaître (Wallonie). En Bretagne on l'utilise pour soigner les blessures et extraire les épines entrées dans la chair tandis que dans le Languedoc, la peau de couleuvre bouillie dans de l'eau pendant trente minutes guérir d'un refroidissement le patient qui avale la décoction en trois fois.

Dans les Deux-Sèvres, on croit charmer les couleuvres en enroulant son mouchoir en forme de serpent et en chantant doucement : « Je t'endors, belle demoiselle, je t'endors ».

Une couleuvre qui traverse une route ou « qui se fait entendre dans les buissons et au bord des marais » annonce un orage ou de la pluie dans les heures qui viennent.

 

Philippe Charlier, auteur de Zombis, Enquête sur les morts-vivants (Éditions Taillandier, 2015) a entrepris une vaste enquête sur les zombis dans la religion haïtienne du vaudou qui l'a conduit à rencontrer de nombreux adeptes et prêtres. Parmi eux, Erol Josué :


"Au bout d'une ruelle minuscule se trouve une porte en fer forgé décorée du vévé (dessin rituel) de Baron Samedi. Derrière se dissimule, dans la végétation, le hounfor (temple vaudou) de cet homme fascinant. Sur le côté, le péristyle a été fraîchement reconstruit après le tremblement de terre de 2010 : couvert d'n toit de béton, et de forme quadrangulaire, il est aux normes antisismiques - peut-être le seul bâtiment en Haïti ! Sur les fresques en partie repeintes, on lit "Société Lafrique Guinin", référence directe à ce territoire mythique d'Afrique noire d'où sont partis les esclaves dès le XVe siècle, et où reviennent les âmes de leurs descendants après la mort.

Médor, le chien d'Erol - qui ne devait pas être très inspiré au moment de lui donner un nom -, erre dans ces lieux, s'allongeant avec prédilection au pied du potomitan (ou poteau-mitan), au centre du péristyle : en relief, il figure deux couleuvres vertes entrelacées comme un caducée (symbole de Damballa, le dieu de la créativité, avec ses parts masculine et féminine), tenant dans leurs gueules un œuf blanc (figure de la vie, de la réussite). C'est ce pilier qu'empruntent les loas pour descendre sur terre."

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Symbolisme celte :


Pierre Malrieu, auteur d'un ouvrage intitulé Le bestiaire insolite : l'animal dans la tradition, le mythe, le rêve (Éditions La Duraulié, collection "Les Fêtes de l'irréel", 1987) propose la notice suivante :


Couleuvre :

La couleuvre change de peau tous les sept ans. On reconnaît son âge au nombre de ses anneaux. Si elle est blanche, c'est signe de bonheur à la maison.

Sa langue sert à aiguiser sa faulx. Sa peau guérit les furoncles si on l'applique sur la partie du corps opposée où le furoncle se trouve.

(Belgique).

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Selon Gilles Wurtz, auteur de Chamanisme celtique, Animaux de pouvoir sauvages et mythiques de nos terres (Éditions Véga 2014),


"La couleuvre à collier femelle peut mesurer jusqu'à 1, 5 mètres et exceptionnellement 2 mètres. Le mâle ne dépasse pas 1 mètre.

La couleuvre peut vivre jusqu'à trente ans, elle s'établit généralement à proximité de zones humides, elle est aussi à l'aise et rapide sur terre que dans l'eau, et peut tenir une trentaine de minutes en immersion.

La couleuvre à collier n'a pas de venin et mord rarement, elle préfère se défendre à coups de museau, la bouche fermée. Quand elle est en danger ou capturée, elle tente de s'enrouler autour de son assaillant et secrète une odeur nauséabonde pour le décourager. Dans certaines situations, elle simule la mort, immobile sur le dos, la gueule ouverte et la langue pendante et libère même un liquide fétide qui parfait la mise en scène.


Applications chamaniques celtiques de jadis : Les Celtes voyaient en la couleuvre à collier le pacifiste exemplaire. Elle n'attaque pas, mais se contente de se défendre en donnant des coups de boutoir avec son museau fermé. Elle ne mord que très rarement. Elle évite la confrontation et préfère simuler parfaitement la mort en attendant que le danger soit passé. Un des mythes celtiques de la création met en avant le serpent "Fleuve de Vie", serpent géant à tête de bélier. Il s'agit d'une couleuvre métamorphosée, la tête de bélier témoignant de sa prédilection à donner des coups plutôt qu'à mordre.

Un des enseignements de la couleuvre à collier est qu'il ne faut pas se fier aux apparences : un serpent, malgré la phobie ou la répulsion qu'il inspire, peut être pacifiste. Un être dont l'aspect nous effraie peut se révéler quelqu'un de très doux et paisible.

A travers leur pratique chamanique, nos ancêtres celtiques rendaient visite à l'esprit de la couleuvre en cas de conflit, elle dispensait ses conseils en ce qui concernait l'attitude à adopter et le travail à faire sur soi face à la situation précise, et remplissait ainsi un véritable rôle de médiatrice. L'esprit de la couleuvre pouvait également être sollicité pour résoudre des conflits collectifs qui touchaient des familles, des groupes, des clans, des communautés. Elle était alors officiellement contactée lors de cérémonies chamaniques ou l'un ou plusieurs chamans se faisaient porte-parole entre l'esprit de la couleuvre et les personnes concernées pour trouver la solution la plus pacifique possible.

La couleuvre était aussi une alliée intime des personnes qui vivaient des conflits intérieurs ; colères, jalousie, sentiment d'injustice, et autres commotions qui les affectaient et généraient une dissension interne.

Elle était également un puissant esprit aidant dans tout travail de développement personnel et spirituel. A ce titre, elle comptait parmi les animaux sacrés et occupait souvent une place éminente auprès des sages.


Applications chamaniques celtiques de nos jours : Aujourd'hui plus que jamais, l'esprit de la couleuvre peut dispenser ses conseils pour aider à résoudre les conflits qui génèrent souffrances et tourments à travers le monde. A tous les niveaux où le collectif est concerné, les suggestions pacifiques de l'esprit de la couleuvre sont très bénéfiques pour tous. Et dans le domaine personnel, chacun peut toujours aller rejoindre l'esprit de la couleuvre dans un voyage chamanique pour demander son aide par rapport aux conflits intimes qui le troublent.

Tout praticien chamanique celtique peut contacter régulièrement l'esprit de la couleuvre et bénéficier de son accompagnement vers une issue pacifique et libératrice hors des écueils du quotidien - petits tracas ou profonds tourments - et participer à son développement personnel et spirituel pour asseoir sa propre sagesse dans la paix la plus profonde.


Mot-clef : Le pacifisme."

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Contes et légendes :


Galina Kabakova, autrice de D’un Conte l'autre (© Flies France, Paris, 2018) étudie un conte fondamental de la culture européenne :


« Le mari-couleuvre » ou Pourquoi le coucou coucoule :


Le conte étiologique le plus connu à l’est de l’Europe est certainement celui qui explique l’origine du coucou et de certains autres oiseaux, souvent publié sous le titre « Le mari-couleuvre » ou, comme dans l’Index des contes-types des Slaves de l’Est (SUS) « L’épouse du serpent ». Il appartient au conte-type ATU 425 « La recherche du mari disparu », le conte probablement le plus populaire de l’espace euroasiatique, depuis la France jusqu’à l’Inde, et sûrement le plus étudié par les folkloristes. Ainsi, le chercheur suédois Jan-Öyvind Swahn dans sa thèse de doctorat consacrée à l’étude de ce conte qu’il définit comme « Amour et Psyché » analyse 1100 versions. Les versions baltes et russes forment le sous-type M « Le serpent fiancé », assez différent de l’histoire d’Amour et Psyché ou de « La Belle et la Bête ». Mais dans la bibliographie impressionnante étudiée par Swahn, on ne trouve qu’une seule version russe, publiée dans une anthologie américaine par W.R.S. Ralston, et aucune ukrainienne ou biélorusse. À la décharge de Swahn, il faut noter que ce conte est resté longtemps méconnu même des folkloristes russes. Encore dans les années 1960, ils affirmaient qu’il s’agissait d’un conte rare.

Pourtant, déjà au XIXe siècle, Léon Tolstoï, à partir de la version de la région où se trouvait sa propriété de Iasnaïa Poliana, l’adapta pour les enfants qui fréquentaient l’école organisée pas ses soins. Et aujourd’hui le conte intrigue encore car il semble bouleverser le schéma narratif d’un conte merveilleux classique.

L’intérêt des chercheurs pour ce « Mari-couleuvre » a stimulé la collecte de nouvelles versions sur le terrain. L’exemple de la région du Polécié, englobant le nord de l’Ukraine et le sud de la Biélorussie, est très instructif : grâce aux efforts déployés par Yuri Smirnov, plusieurs dizaines de versions ont été recueillies par les participants de la mission permanente de l’université de Moscou et de l’Institut d’études slaves dont dix-huit ont fait l’objet de publications. Enfin le spécialiste du folklore lituanien Leonardas Sauka a réuni en trois volumes de nombreuses versions baltes, slaves, mais aussi turques et bulgares, le quatrième volume étant consacré aux études de l’ « Eglé » lituanienne (Sauka 2007-2008). Sa collecte, qui contient quelques textes inédits, compte trente versions russes, vingt-deux biélorusses et neuf ukrainiennes. J’ai à ma disposition encore d’autres versions, et j’en ai sélectionné quatre-vingt-neuf pour l’analyse.


Le schéma narratif : On va procéder à la décomposition des éléments de la narration suivant le schéma proposé par Swahn.


I. Motifs introductifs. Pratiquement dans toutes les versions, l’époux merveilleux est un serpent (à l’exception d’une version où il apparaît en scarabée, le plus souvent une couleuvre, comme dans les versions baltes, rarement une vipère ou un boa . Il peut être également un être parfaitement multiforme, par exemple, un serpent qui se transforme en serpent ailé, un homme qui est en même temps le roi des serpents. Le conteur peut même supposer qu’il s’agit de l’esprit des eaux qui prend l’apparence d’un serpent. Ou bien le serpent n’est pas évoqué et c’est le roi de l’onde qui devient le héros du conte. À la fin du conte, on découvre sa ressemblance avec le dragon : au moment de la tuerie, à la place d’une tête coupée une autre repousse.

Le motif de l’enchantement apparaît sporadiquement. Il est le résultat de la malédiction lancée accidentellement par les parents contre le héros encore enfant. Parfois, on évoque l’envoûtement du héros par une sorcière, par ses parents, par son père magicien, par sa propre mère ou la marâtre, par son oncle sorcier qui voulait le marier à sa fille, par la mère d’une fille qu’il n’avait pas prise comme épouse, ou par la fille elle-même. Il est parfois précisé que la malédiction ne devait durer que quelque temps, trois jours, trois, cinq ou sept ans ou jusqu’à la naissance de son troisième enfant. Dans ce cas, le conte bifurque vers d’autres types de contes merveilleux où apparaît le motif de la quête de l’époux disparu (voir infra).

Certains contes peuvent déroger au schéma. Un conte ukrainien explique que l’époux était un beau garçon et qu’il a pris de lui-même l’aspect reptilien pour traverser la rivière à la nage : c’est lui aussi qui transformera à la fin sa femme en coucou. Dans un conte biélorusse, il s’agit d’une famille composée du couple des parents, d’un fils et d’une fille. Une sorcière transforme le père en serpent, et il s’exile dans la forêt. Dans un autre, il n’y a pas de métamorphose. C’est un richard qui, pour fuir des brigands, se cache avec ses trésors sous le perron de sa maison, tandis que sa femme et ses enfants se réfugient au village.

La jeune fille seule ou en compagnie d’amies ou de sœurs, souvent au nombre de trois, se baigne dans la rivière, l’étang ou la mer. Elle dépose ses vêtements sur la berge et le serpent vient s’y blottir. En sortant de l’eau, elle découvre l’animal lové sur sa chemise ou sa robe. Dans une version russe, le serpent subtilise la robe d’une jeune fille. Il se dit prêt à lui rendre son vêtement à condition qu’elle accepte de devenir sa femme. Dans certaines versions biélorusses, la jeune fille vient au bord de l’eau pour laver du linge ou elle va chercher de l’eau et le serpent lui barre la route. Ou encore la sœur aînée envoie la cadette chercher de l’eau à la fontaine et le serpent lui arrache le seau. Deux textes biélorusses présentent une autre variante introductive : les trois sœurs s’approchent l’une après l’autre de l’eau – d’une fontaine avec de l’« eau vivante » ou de la mer – pour guérir leur père ou leur mère malade.

Dans un conte, la fille tombe dans un gouffre qui s’ouvre au pied d’un chêne. C’est là qu’elle croise son fiancé (17). La rencontre peut avoir lieu dans les champs ou dans le jardin du palais, où se promènent trois filles du prince ; le serpent s’enroule autour du cou de la plus belle et la plus jeune des filles.

Enfin une version s’écarte complètement de ce schéma : le jour de Pâques, des seigneurs viennent en marieurs et emmènent la jeune fille à Non-Ville (Nits-Gorad). Après trois ans passés, sa mère envoie son mari à sa recherche. Au bout de deux ans de quête, il rêve que sa fille lui ordonne de demander au pope de l’eau bénite et une croix, qui lui permettront de découvrir au milieu du champ où il s’est endormi l’escalier qui le mène au château souterrain.


II. Le mariage. La fille vit avec son époux merveilleux dans le monde aquatique. Certaines variantes proposent des descriptions du palais de cristal qui déborde de toutes sortes de richesses. Le palais peut être également situé sur la terre ferme, même si les versions « terrestres » sont moins nombreuses. En dépit de la baignade initiale, le serpent vit dans la forêt, au milieu d’un marais sur une butte (ukr. kupina, d’où son nom Kupin). Le couple vit sous la terre, sous l’étable, où le mari reprend son aspect humain. Ou bien, la nuit, il vit dans un trou souterrain et, dans la journée, il s’abrite sous le tas de fumier, hors du village, dans la steppe, où sa famille vient pour travailler, et il reprend alors son apparence humaine. Le couple se réunit sur la terre ferme également dans les versions 23 et 29.

En règle générale, le serpent recouvre sa forme humaine, une fois rentré dans son élément, mais dans une version, c’est sa femme qui, à son tour, devient couleuvre .

L’épouse de la couleuvre est comblée par la naissance de deux enfants : un garçon et une fille (rarement un, trois ou en nombre indéfini). Un jour, elle souhaite rendre visite à sa famille. La permission lui est accordée à contrecœur.

On trouve également l’inversion de ce schéma : le jeune couple vit chez les parents de la fille et c’est le serpent qui s’en va rendre visite aux siens et exige par la suite que la femme le rejoigne dans le monde aquatique. Elle refuse. Dans une version, c’est la femme qui propose de rendre visite à sa belle-famille. Ou bien ce sont les frères du mari qui l’invitent pour le tuer lors de sa visite.


III. L’interdiction de dévoiler la vraie nature de l’époux n’est pas toujours formulée explicitement, et la femme la trahit par naïveté. Assez souvent, ce sont les enfants, ou uniquement la fille, qui le font. Ils dévoilent également la formule d’adresse nécessaire pour que le père vienne les chercher. Dans certaines versions, pour faire sortir le mari de l’eau, la femme doit faire coucou, dans d’autres, un objet, le foulard rouge, remplace l’invocation ou deux objets, la baguette et le sabre magiques, fournis par l’époux, le complètent. La grand-mère, le grand-père, les sœurs, les frères ou la femme d’un frère découvrent ainsi le moyen de faire venir le reptile. S’ensuit la mise à mort de l’époux merveilleux.

Dans une version, c’est toute la famille qui rend visite aux parents et l’assassinat se passe dans la maison ; dans d’autres, le mari accompagne la femme (avec ou sans enfants) jusqu’à mi-chemin et les attend sur ou sous le pont où il sera décapité par les beaux-frères. Il peut lui-même devenir un pont jeté par-dessus la mer pour permettre à sa famille de la traverser. Dans la version 47, le mari est invité au repas familial où on l’achève d’un coup de cuiller sur la tête. Dans la version 39, l’une des rares où la mise à mort échoue, le beau-père ordonne à ses serviteurs de mettre le feu au foin où se cache le serpent.


IV. La fin étiologique. Apprenant la fin tragique de son mari, la femme choisit de devenir le premier coucou et ordonne la métamorphose de ses enfants en oiseaux ou en autres animaux. Dans certaines versions c’est la victime, le mari-serpent, qui lance la malédiction sur toute la famille ou sur sa femme. La version 29 est spéciale dans la mesure où c’est le beau-père du serpent qui transforme sa fille en coucou.


La tradition balte : Cette structure est très proche de celle du conte balte à quelques éléments près. Mais le schéma narratif des contes lituaniens et lettons s’avère plus riche.

Ainsi, la deuxième séquence, où le serpent vient chercher sa promise, met-elle en scène de multiples tentatives des parents pour lui proposer des substituts à leur fille : sa sœur aînée, des animaux, des oiseaux et même des objets. Dans la séquence où la femme du serpent, déjà mariée, veut rendre visite à sa famille, elle subit, à son tour, les épreuves de retardement, car l’autorisation de partir ne lui est accordée qu’à condition de remplir des tâches difficiles. Parmi les plus récurrentes on trouve : filer une quenouille, user des chaussures de fer, cuire des brioches, entre autres.

Le retour dans le royaume aquatique passe par l’énonciation d’une devise incantatoire qui évoque l’apparition d’écume de lait ou de sang à la surface de l’eau. Après avoir arraché aux enfants la formule, la belle-famille réussit à assassiner le gendre.

La dernière différence concerne le dénouement étiologique. Il s’agit d’une malédiction lancée contre les enfants, qui deviennent arbres ou, très rarement, oiseaux (par exemple, corbeaux) ou grenouilles. Par contre, une plus grande diversité concerne le sort de l’héroïne : dans un tiers des variantes lituaniennes la veuve se transforme en coucou, et dans d’autres variantes elle se fait sapin ou arbre indéterminé sur lequel elle se perche pour « coucouler » sa tristesse. Le choix du sapin est motivé par le nom de l’héroïne, qui s’appelle Eglé (« sapin »).

On peut noter l’influence du folklore lituanien sur certaines versions russes et biélorusses qui présentent bien des différences par rapport aux autres versions slaves. Dans ces variantes l’héroïne doit réussir les mêmes tâches que dans les contes lituaniens avant de pouvoir quitter son époux. Le serpent interdit à sa femme d’indiquer son lieu de résidence. Il la prévient que si de l’écume apparaît à la surface de l’eau, c’est qu’il est toujours en vie, tandis que le sang montrera qu’il est déjà mort.


Les personnages du conte : Après avoir présenté les séquences du conte, examinons les personnages et leurs métamorphoses.

La fille reste pour la plupart du temps anonyme. Parmi les exceptions figurent les versions où elle porte le nom de Anne : Annouchka-Snegourouchka, c’est-à-dire « Anne-fille de neige » ou Snegourotchka (emprunté au conte ATU 703* « Enfant artificiel »), ou Ganna, Hélène : Galena, Marie : Macha et dans une version le conteur n’est pas sûr du prénom Maria ou Galia. Sous l’influence des versions lituaniennes, l’héroïne peut s’appeler « Sapin » : Elotchka, Elka, Elia.

En revanche, le serpent a souvent un nom utilisé comme formule d’adresse qui le fait sortir de l’eau. En effet, les formules incantatoires, s’il y en a, sont plus simples et plus courtes que chez les Baltes, par exemple : « Serpent, serpent, ouvre-moi la porte » ou « Sors, mon amour, mon serpent et deviens un gars ». Le plus souvent la femme du serpent, et par la suite sa famille, l’appelle par son prénom. Le prénom choisi est une sorte d’onomatopée qui obéit à deux stratégies différentes : soit il imite les sons produits par le serpent lui-même, soit il préfigure le cri de son épouse métamorphosée en coucou. Dans le premier cas de figure, on trouve le nom de Osip, c’est-à-dire Joseph, dont la sifflante évoque le sifflement des serpents. (Par ailleurs, dans la version 28 il est clairement dit que la femme doit siffler pour faire sortir son mari.) Les autres servent à expliquer le cri du coucou, car ils contiennent la syllabe -ku : Jakub ou Jakav (Jacob), Kupin, Kukil. On trouve également des noms qui n’entrent pas dans ces catégories : Kaptur, Xvedia (Fiodor), Vanja (Ivan). À côté de ces prénoms, pour l’essentiel slaves, on découvre Aslan, d’origine turque, dans un conte de l’Oural.

Pourquoi les contes slaves donnent-ils la préférence à la couleuvre parmi tous les serpents ? Le choix est dicté avant tout par la langue : dans le mot muž (mari) est « caché » le mot (« couleuvre » qui est un nom masculin). Ce rapport étroit entre la couleuvre et le mariage peut être explicité dans certaines versions. Pour obliger le serpent à rendre la robe, les amies conseillent à la fille de dire : « Už, už, bud’ moj muž » (Couleuvre, couleuvre, deviens mon époux) ou encore lors d’une discussion des trois sœurs concernant leurs projets matrimoniaux, la petite sœur provoque l’apparition du serpent par ces paroles : « A meni xot’ by už, aby muž » (« Même un serpent – je le prends »). Il peut aussi s’agir d’une fille qui languit après un fiancé qui se fait attendre. Ainsi, la demande en mariage, même arrachée de force par le serpent, exauce ce vœu.

Rarement la noce dans ce conte a son allure traditionnelle, avec des marieurs à qui la fiancée offre des essuie-mains, cadeau nuptial traditionnel en Ukraine. En règle générale, la séquence de l’arrivée du serpent dans la maison de sa « fiancée », surtout dans les versions russes, est pleine de violence : la fille et sa famille (souvent réduite à sa mère ou sa grand-mère) essaient de se barricader dans la maison . Elles ferment le portail, la porte et les fenêtres, mais le serpent soufflant et sifflant tel un dragon cherche la moindre fente dans les murs. Ou bien il arrive à la tête d’une troupe de serpents qui prennent d’assaut la maison, parfois durant trois nuits de suite. Il est précisé que cette masse grouillante s’assemble en une boule compacte qui, tel un projectile, brise la fenêtre ou les portes et grimpe jusqu’en haut du poêle, ou derrière le poêle ou le banc, où se cache la fiancée. Cet assaut peut déboucher sur un banquet où la fille est assise à côté de la couleuvre et sa suite. La fille se résigne, mais le cœur n’y est pas. Sa mère la pleure comme on pleure les défunts, lui met la « robe des morts » avant de la laisser partir dans le lac.

Comme dans le folklore balte, les parents essaient de substituer la fiancée par une cane ou une génisse blanche et une brebis. Ou encore envoyer au fiancé-serpent des fausses fiancées : sœurs ou demi-sœurs de l’élue.

Au fond, la description des noces dans le conte est très proche de la perception traditionnelle du mariage. Si le serpent n’est pas mentionné dans la poésie qui accompagne les noces, il apparaît dans les interprétations des rêves : voir une couleuvre annonce un fiancé. Outre le rapprochement phonétique entre deux notions déjà évoqué, les connotations phalliques du serpent expliquent aussi cette interprétation (Gura 1997 : 297).

Le folklore nuptial décrit les marieurs et le futur mari comme des étrangers dangereux dont la nature est fondamentalement différente de celle de la tribu de la fiancée. Ils sont souvent représentés comme des bêtes sauvages : loups, ours ou une troupe d’ennemis qui prend d’assaut la maison de la promise. Cette violence fait aussi l’objet d’une mise en scène rituelle, lorsqu’on barre la voie à la noce, ferme les portes du village, puis celles de la maison, etc. Par ailleurs, pendant la visite des marieurs, la jeune fille s’installe sur le poêle d’où elle descend si elle accepte la demande en mariage.

Pendant toute la période prénuptiale, la fiancée, surtout dans le Nord russe, porte un habit « triste », blanc ou au contraire sombre, pleure sur son sort comme à un enterrement. Le mariage en tant que rite de passage est perçu comme la mort : la jeune fille disparaît au profit d’une femme mariée, mais le mariage exogame est une double mort car le départ dans un autre village apparaît comme un voyage dans l’au-delà. L’univers aquatique ou souterrain où règne le mari-serpent devient alors une métaphore parfaite de l’outre-tombe.


Affaires de famille : Quel est le mobile de l’assassinat ? Une fois le conte évoque explicitement la jalousie de la belle-sœur (femme du frère) pour la richesse du serpent. Dans tous les autres cas, c’est l’altérité du gendre et la volonté de récupérer la fille qui provoquent le meurtre. Dans les versions « altérées », la victime n’est plus le gendre mais la fille, tuée soit par sa mère, soit par ses sœurs. La transformation « prosaïque » peut même concerner le caractère du personnage principal : un conte biélorusse propose un maître forestier à la place de l’époux merveilleux, ce qui doit souligner quand même l’éloignement, voire l’étrangeté du mari. D’une manière ou d’une autre, la famille de l’épouse est convaincue que l’essentiel est de préserver l’intégrité de l’espèce et de garder la fille à la maison même au prix du meurtre. Dans une version, le serpent est décapité avant qu’il n’épouse la jeune fille, ce qui la condamne au célibat.

Cette profonde conviction de la pureté de l’espèce se réalise à travers une version « ornithologique », presque parodique du conte. L’héroïne du conte n’est plus une jeune fille mais une poule amoureuse d’une couleuvre. Comme dans toutes les autres versions, sa maîtresse avec la formule magique « Couleuvre-capuche (Kaptur), viens ici » fait sortir le serpent et le coupe en deux avec une hache. La poule languit quelque temps mais finit par rentrer au poulailler.

L’assassinat du héros est aussi le dénouement d’une version indienne, « The river snake » (Bompas 1909 : 452-453), proche de notre conte slave à cette différence près que l’union de la fille avec le serpent est le résultat d’une promesse imprudente de sa mère. Ainsi, le désordre matrimonial est rétabli, si l’on considère que le serpent est un antagoniste semblable à un dragon classique. La confusion est d’autant plus facile qu’en russe comme en ukrainien et en biélorusse, le mot zmej désigne le dragon mais aussi le serpent. Le dragon, personnage traditionnel, n’apparaît dans les contes que pour être vaincu par le vrai héros, ses prétentions matrimoniales sont vouées à l’échec, et il devra céder sa place de mari au héros, forcément un humain. Il s’agit alors du conte-type ATU 300 « Le tueur du dragon ».

Mais notre conte est très différent. Le problème du conte slave « Le mari-couleuvre » consiste en ce que l’héroïne est la jeune femme et son époux merveilleux est un vrai mari : leur union est consacrée par la naissance de la progéniture. Personne donc ne peut lui succéder auprès de son épouse. Se laisser tuer pour de bon, sans être ressuscité, va à l’encontre de la logique du conte merveilleux qui, en règle générale, doit avoir une fin heureuse.

On n’a trouvé qu’une version où la jeune femme soit satisfaite par l’assassinat de son mari-serpent, tandis que la majorité des versions prend une autre direction. Ce n’est plus la logique des parents qui savent ce qui est bien pour leur fille qui prévaut, mais la logique de la nouvelle famille entrant en conflit avec la première. Nous sommes invités à épouser le point de vue de la fille heureuse dans son mariage quelque peu original et la métamorphose posthume apparaît alors comme une alternative acceptable à la fin heureuse du conte merveilleux.


Le dénouement étiologique : En effet, tout l’intérêt du conte « Le mari serpent » réside dans sa fin étiologique. Jan-Öyvind Swahn, sans connaître le corpus slave, supposait des origines légendaires et très anciennes du sujet qui aurait été « absorbé » et transformé en conte par le conte-type 425 (Swahn 1955 : 341-342).

Certes, le plus souvent les titres sont donnés aux contes par les collecteurs, mais ils sont quand même révélateurs : si certains folkloristes russes ont fréquemment publié ce conte sous le titre « Mari-serpent », « Couleuvre », etc., d’autres ont mis en avant la finale étiologique : « D’où vient le coucou », « Pourquoi le coucou coucoule », « Des écrevisses », « Comment les jumeaux sont devenus rossignol et coucou », etc. Ainsi, le conte se présente comme une réponse narrative à la question sur l’origine des espèces : « Savez-vous d’où viennent le coucou, l’hirondelle et le rossignol ? ». I. Karnauxova, dans un court commentaire, précise que le conte lui a été conté par une fille de douze ans pour expliquer l’origine du coucou (1934 : 124-125).

Voyons maintenant quelles sont les espèces issues de ce drame familial. Toutes les versions à quelques rares exceptions près sont unanimes : la femme du serpent devient coucou. La transformation est d’autant plus naturelle que le coucou dans le folklore slave (et européen) apparaît comme l’allégorie d’une veuve, d’une femme seule. Déjà dans le Dit de la campagne d’Igor, poème épique russe du XIIe siècle, on lit la description de la détresse de Jaroslavna, l’épouse d’Igor, dont la voix se fait entendre tôt le matin sur le Danube, « comme un coucou caché : « Je volerai, dit-elle, comme le coucou, le long du Danube, je tremperai ma manche de castor dans la rivière Kaïala et je laverai sur son corps puissant les plaies sanglantes de (mon) prince » (Le Guillou 1977 : 113). D’ailleurs, en russe, le verbe kukovat’ (« coucouler ») est aussi le synonyme de « languir, mener une vie solitaire » et dans les dialectes russes et biélorusses « pleurer, se plaindre, crier, souffrir ». On peut penser que c’est la langue qui choisit le coucou comme héroïne de même qu’elle propose la couleuvre comme mari.

Le coucou dans le folklore slave est aussi une mère, une sœur ou une fille pleurant la disparition d’un proche (Gura 1997 : 683-685). Dans une version du conte, ce sont tous les membres de la famille qui deviennent des coucous, ou encore c’est la fille qui devient coucou, tandis qu’on ne sait rien du destin de sa mère, ni de son frère. Ou bien l’on peut comprendre que l’épouse assassinée par sa propre mère se transforme en ortie qui pousse au bord des routes ou bien c’est la fille du serpent qui le devient, tandis que son frère devient basilic. Les enfants se transforment également en d’autres espèces d’oiseaux : le garçon reste à jamais un rossignol pour chanter sa douleur, comme sa mère ; mais aussi un pigeon, un faucon ou un cygne, tout comme sa sœur). La fille se transforme en hirondelle, autre oiseau à forte connotation féminine, fréquente victime de conflits familiaux (Gura 1997 : 619-620), en corneille, cochevis huppé, bergeronnette ou canari. Une fois, à cette occasion on nous propose le décryptage du cri de l’hirondelle : « Zvirin, zvirin, oublie ta tristesse, ma petite mère, Zvirin, zvirin, oublie ta tristesse, ma petite mère ».

Frère et sœur peuvent se retrouver dans la classe des insectes volants : le fils devenant le lucane et la fille la libellule. Mais ils ne sont pas toujours destinés à voler dans les airs. Dans quelques textes, au contraire, leur destin est de ramper sous la forme d’une écrevisse ou d’une vipère, de sauter sous la forme d’une grenouille ou bien de nager sous l’aspect d’un poisson pour le fils, et pour la fille prendre l’apparence de couleuvre, de vipère, de serpent, de grenouille ou de crapaud. La pauvre veuve inconsolable peut aussi devenir une grenouille ou encore maudire sa mère meurtrière en la transformant en crapaud ou en ortie.

Les versions russes enregistrées en Lituanie ainsi que celles de l’Ouest biélorusse et profondément marquées par le modèle balte font apparaître toute une série d’arbres : l’héroïne devient logiquement le sapin, tandis que ses fils deviennent le chêne, le frêne et le bouleau, et sa fille le tremble. Dans les versions biélorusses, le fils devient un chêne ou deux fils se transforment en bouleau et en sapin ou en chêne et en érable, la fille en tremble « amer » (ces arbres apparaissent également dans le corpus lituanien).

Le complot familial visant à récupérer ses membres prodigues échoue. Au lieu de reprendre leur place parmi leur famille humaine ils choisissent d’autres éléments : rarement le monde chtonien où régnait autrefois leur mari et père, souvent l’air. Car ces trois royaumes : l’air, la terre et le monde aquatique ou souterrain n’ont certes pas le même statut dans le système des valeurs traditionnelles. Si la terre est aux hommes (et aux quadrupèdes absents de notre récit), l’espace chtonien renferme des richesses innombrables, l’air est l’espace du suprême. La veuve du conte slave choisit sans hésitation de s’éloigner de la terre, tandis que le conte balte hésite entre les oiseaux et les arbres, même si la liberté recouvrée s’avère synonyme de mélancolie éternelle (Martinkus 1989).

Cette solution étiologique rapproche ce conte mystérieux de tout un corpus de ballades où les conflits familiaux font rage : la belle-mère calomnie la bru ou empoisonne son fils et sa bru, la femme cherche à empoisonner son mari ; la sœur, conseillée par son amant, son frère ; un frère en tue un autre par jalousie ; un frère est sur le point d’épouser sa sœur ; les frères cherchent à tuer leur sœur mariée qui vient se plaindre sous forme d’un coucou ou d’un choucas, etc. Et, souvent dans les ballades, la transformation en une plante ou un arbre apparaît comme une solution salutaire qui a l’avantage de conserver la mémoire d’un acte atroce. Elle n’acquiert pas pour autant le statut de la fin étiologique : à la différence d’un conte ou d’une légende, l’histoire racontée dans la ballade est un cas particulier et n’affecte pas l’ordre universel.

[...]

Le conte et les croyances liées aux saisons : Le conte tout en égrenant les problèmes liés à l’exogamie extrême bascule dans un autre registre : celui de la nature. Les oiseaux concernés sont des oiseaux saisonniers : leur chant intrigue tout le monde, surtout lorsqu’il s’agit du coucou et du rossignol, car on ne l’entend que pendant une période très courte, à la charnière du printemps et de l’été. Le coucou est un oiseau prémonitoire : le nombre de ses cris correspond, dit-on, au nombre d’années qu’il nous reste à être célibataire ou, pis, à vivre. D’ailleurs, la fin du chant du coucou et du rossignol marque la fin de la belle saison. On dit que le coucou ne coucoule que du premier jour de Pâques à la Saint-Pierre (29 juin) ou à la Saint-Jean, date à laquelle il se transforme en faucon, tandis que le rossignol « a douze voix jusqu’à la Saint-Onuphre (12 juin) et après il ne chante qu’à mi-voix » (Agapkina 2002 : 554-555). D’ailleurs, une version biélorusse précise que la visite fatale dans sa famille d’origine a lieu à la Saint-Pierre, tandis qu’une autre omet la métamorphose mais précise qu’au moment du meurtre les rossignols se mettent à chanter tristement.

On pense que le coucou passe l’hiver avec d’autres oiseaux dans le paradis des oiseaux (vyreï), mais, selon d’autres croyances, il hiberne, comme l’hirondelle, au fond des lacs (biélorusse) et même sous terre (ukrainienne). En Ukraine occidentale et chez les Slaves du Sud, on constate qu’il apparaît au moment où les serpents sortent aussi de terre. En Biélorussie occidentale, on dit qu’au printemps la couleuvre s’accouple avec le coucou (Gura 1997 : 683, 699).

La fin du printemps est perçue aussi comme l’époque où le roi des serpents, le plus gros de tous, qu’on reconnaît également à une couronne ou à des cornes, ou à une pierre dorée qu’il tient dans sa bouche, siffle pour réunir ses sujets. En général, cela se passe une fois par an, à la Saint-Jean, à Pâques, ou le jour de la Saint-Isaac (30 mai), lorsque les serpents fêtent leur mariage (Gura 1997 : 338). En Biélorussie, on raconte l’histoire de serpents volants qui viennent à la Saint-Jean pour raconter aux humains les secrets des plantes merveilleuses capables de rendre les humains et le bétail immortels (Agapkina 2002 : 556). Les serpents se réuniront pour la dernière fois, à l’automne, le jour de l’Exaltation (14 septembre). Paradoxalement, la destinée des reptiles s’avère intimement liée à celle des oiseaux : avant de disparaître pour les six mois qui suivent, ils essaient de s’approcher du ciel comme s’ils espéraient pouvoir s’envoler. Après le départ des oiseaux et des serpents, la terre reste « fermée » jusqu’au printemps, surtout aux serpents-« pécheurs » qu’elle ne veut pas « accueillir ». D’ailleurs, ils partagent la même peine avec des êtres humains coupables de meurtre et d’autres péchés mortels. La Terre-Mère rejette leurs corps à sa surface, et s’oppose à leur décomposition. Le cas échéant, elle se venge par des gelées.

Ainsi ce conte ne veut-il pas nous parler du drame annuel de cet oiseau mystérieux qui pleure son amour malheureux, qui nous raconte notre sort et annonce notre mariage, et du serpent, victime lui aussi des changements saisonniers ?

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Littérature :


Dans ses Histoires naturelles (1874), Jules Renard brosse des portraits étonnants des animaux que nous connaissons bien qui se résument quelquefois à une formule bien sentie :


La couleuvre

De quel ventre est-elle tombée, cette colique ?

 

Jean Giono, dans le troisième roman de La Trilogie de pan, à savoir Regain (Éditions Bernard Grasset, 1930) évoque brièvement la couleuvre :


Il est venu dans le petit pré une ondulation d'herbe et il ne faisait pas de vent ; à cause de ça, Panturle a vu la couleuvre qui s'en allait sa route, toute frétillante, vêtue de neuf; Quand elle a été au bout du pré, elle s'est retournée ; on voyait qu'elle n'avait rien d'autre à faire que de nager de tout son corps dans la fraîcheur verte. Il y a maintenant, sous l'auvent des tuiles, un petit essaim qui cherche un abri.

[...]

Le vent est dans sa chemise, contre sa peau, tout enroulé, tout frétillant comme une couleuvre.

[...]

Il semble qu'on a étiré le ruisseau, il semble qu'il y en a un, là-haut sur le plateau qui tire sur la queue du ruisseau et un autre, en bas dans les plaines qui tire sur la tête comme quand on veut écorcher une couleuvre.

*

*

Yves Paccalet, dans son magnifique "Journal de nature" intitulé L'Odeur du soleil dans l'herbe (Éditions Robert Laffont S. A., 1992) évoque plusieurs fois la Couleuvre avec affection :

23 septembre

(La Bastide)


Couleuvre, ma sœur, aux ondulations sensuelles, as-tu quitté tes herbes aux frissons inquiétants ? As-tu rejoint ton hypogé séjour, et te reverrai-je au soleil échauffée, nue, noire longue, offerte et sinueuse, dans l'arc frangé de graminées sèches de notre vieux lit de pierres ?

C'est le 28 janvier dernier que j'ai rencontré, dans le domaine, cet exemplaire de couleuvre de Montpellier. J'écrivais ceci :

« Une ogive d'herbes sèches dans un cirque de pierres blanches. Elle est là, longue de deux mètres, le ventre comme le poignet... Dos noir, dessous gris-jaune, "sourcils" proéminents : telle est la seule couleuvre à venin d'>Europe de l'Ouest. Opisthoglyphe. Poison curarisant... J'approche. Elle dresse la tête et se balance à la façon d'un cobra. Puis elle se crispe et coule dans la végétation, incroyablement liquide, jusqu'à son refuge. Tandis qu'elle remet son corps au fourreau de la terre, elle fait vibrer l'extrémité de sa queue - comme un crotale. Je n'ai trouvé décrit nulle part, dans mes livres savants, ce comportement remarquable. »

Durant le printemps qui vint ensuite, je ne cessais de la visiter. Je la trouvais parfois dans son lit minéral, mais elle s'installait le plus souvent au milieu d'un sentier abandonné, d'où elle sautait littéralement au bas du talus quand elle était effrayée. Vers le soir, elle se lovait sur une dalle calcaire qui lui faisait office de radiateur, et elle me contemplait sans grande crainte.

Elle n'a pas reparu cet automne. Je suppose qu'elle est morte. Je n'imagine pas qu'elle ait choisi de rompre.

[...]

17 octobre

(La Bastide)


La couleuvre à échelons regarde à la fenêtre-triangle du vieux mur. Le long cordon de son corps, aux écailles d'une infinie douceur dans la lumière d'automne, se déroule et s'enroule avec volupté parmi les pierres.

Serpent qui retourne à la terre : éternel désir de mère.

[...] 9 novembre

(La Bastide)


Je l'ai rencontrée ce matin, sous la maison - deux secondes, à travers la broussaille. Une couleuvre, mais de quelle espèce ? Énorme, en tout cas, et la plus colorée qu'il m'ait été donné de voir. Un corps brun-rouge, avec sur le dos une frise de losanges beiges et noirs.

Ce n'était probablement qu'un jeu de lumière sur une couleuvre à échelons. Mais ma cervelle envahie de jungles tropicales y a reconnu l'épaisse et dangereuse vipère du Gabon. toute une faune de reptiles africaine sous ma fenêtre, pour me plaire...

24 février

(La Bastide)

[...] Une couleuvre de Montpellier mue dans l'herbe : elle a sur les yeux la peau décollée de sa face ; son regard aveugle est bleu pâle.

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Dans le roman policier intitulé L'Armée furieuse (Éditions Viviane Hamy, 2011) Fred Vargas met Adamsberg face à un amateur de mots croisés particulièrement retors :


"- Je comprends, dit Adamsberg.

Le vieux lui rappelait Félix, qui taillait des vignes à huit cent quatre-vingt kilomètres de là. Il avait apprivoisé une couleuvre avec du lait. Un jour, un type avait tué sa couleuvre. Alors Félix avait tué le type. Adamsberg retourna à la chambre où le lieutenant Justin veillait la morte en attendant le médecin traitant."

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