Le Crâne
- Anne
- 22 mars
- 27 min de lecture
Dernière mise à jour : 23 mars
Étymologie :
Étymol. et Hist. 1. Ca 1314 cran « squelette de la tête » (Trad. H. de Mondeville. Chirurgie, éd. A. Bos, § 129) ; ca 1370 crane (Grande Chirurgie de Guy de Chauliac d'apr. G. Sigurs ds R. Lang. rom., t. 46, § 129); 2. av. 1679 p. méton. « le cerveau, l'esprit » crâne étroit « esprit faible » (Cardinal de Retz, Mémoires, éd. Champollion-Figeac, I, 32 ds Littré). Empr. au lat. médiév. cranium (trad. d'Oribase ds Latin. ital. Med. Aev.) lui-même empr. au gr. κ ρ α ν ι ́ ο ν « boîte crânienne, tête ».
Étymol. et Hist. 1. 1757 subst. « personne hardie, téméraire » (J.-J. Vadé, Le Mauvais plaisant, p. 30) ; 2. 1787 adj. « hardi, écervelé » (Fér. Crit.). Issu de crâne1* sans doute à cause de la manière d'avancer le front (c'est-à-dire le crâne) des pers. qui vont de l'avant ; cf. aussi l'esp. calavera « crâne » et « écervelé, mauvaise tête, fou furieux » (FEW t. 2, pp. 1274-1275).
Lire également la définition des nom et adjectif crâne afin d'amorcer la réflexion symbolique.
Anatomie :
Alain Froment, dans un ouvrage intitulé Anatomie impertinente, Le corps humain et l'évolution (© Éditions Odile Jacob, 2013) nous en apprend davantage sur le crâne :
ARCHITECTURE DU CRÂNE : Goethe était si fasciné par l'architecture du crâne qu'il avait fait exhumer celui de son ami Schiller, pour le poser sur son bureau. Le crâne, ossement mais encore visage, est aussi le meilleur symbole de la vanité humaine, et le sujet d'innombrables tableaux. Déguster une tête de poisson est un plaisir que seuls les Européens abandonnent à leurs chats, mais toute personne qui a pris la peine de désarticuler les nombreux os d'un crâne de truite connaît la complexité de leur agencement. Le crâne humain, à côté, paraît plutôt simple. En fait, l'anatomie comparée est capable d'établir les correspondances exactes entre les deux structures, et
notre tête, comme le reste du corps, garde en mémoire les étapes de toute cette évolution. Pour la comprendre, il faut examiner le développement fœtal et non l'état adulte. La fontanelle, ou petite fontaine, marque l'endroit où le cerveau est le plus « humide » avant l'ossification complète du crâne. Les fontanelles disparaissent au cours de la deuxième année, mais la croissance du crâne et de l'encéphale se poursuit jusque vers 15 ans, et celle de la face jusque vers 25 ans.
Certaines structures continuent à se modifier toute la vie, à l'exemple du nez qui s'allonge jusque dans la vieillesse. Les os du crâne s'épaississent légèrement et les sutures se colmatent progressivement, mais comme leur rythme d'oblitération est très variable d'un individu à l'autre, elles sont un mauvais indicateur de l'âge au décès. Le crâne est une construction compliquée, et de nature modulaire en raison de la triple origine de ses structures : neurocrâne, viscérocrâne et, apparu plus tard, le dermatocrâne, celui de la voûte. On peut donc le simplifier en trois types d'os : des os plats, provenant d'une ossification membranaire et non endocartilagineuse, des os compacts (corps du sphénoïde et de l'occipital), issus de la chorde, qui abritent des artères et des nerfs, et des « piliers », les os de la face, dévolus au contact avec l'extérieur. La boîte crânienne, ou neurocrâne, ainsi nommée parce qu'elle contient le cerveau, est faite de 8 os (il y en a 17 dans le crâne des poissons et reptiles). Malgré son apparente fragilité, le crâne possède une résistance extrême, ce qui en fait la partie du corps de loin la mieux préservée parmi les fossiles de nos ancêtres ; on dit que Brunelleschi, aidé par le médecin Paolo Toscanelli, s'est inspiré de sa structure en trois feuillets (double couche d'os autour du diploé, un mot qui en soi signifie « double ») pour édifier l'audacieuse voûte de Notre-Dame-des-Fleurs à Florence, la construction en brique la plus haute du monde. La face, ou splanchnocrâne, compte 14 os avec la mandibule, sans compter les osselets de l'oreille moyenne, l'os hyoïde et les os surnuméraires qui se développent entre les sutures, et nommés os wormiens, du nom du médecin et naturaliste danois Ole Worm (1588-1654) qui les a décrits.
VOLUME : Ce qui distingue d'emblée un crâne humain d'un crâne de singe est d'abord un volume beaucoup plus grand : 1 200 à 1 500 cm3 chez l'homme, 275 à 500 chez les orangs-outans et les chimpanzés, 340 à 750 chez les gorilles. Ce chiffre avait conduit l'anthropologue Arthur Keith à définir vers 1920, un « Rubicon cérébral » au-delà duquel les performances mentales sont de type humain, autour de 750 cm3, valeur qui n'est plus usitée car elle exclut des Homo véritables comme l'homme de Flores et Homo habilis. Cette augmentation est obtenue grâce à une élévation de la voûte, une verticalisation de l'os frontal avec disparition des superstructures sus-orbitaires (la « visière » appelée toms), et une expansion de l'occipital qui fait apparaître un mouvement de bascule vers l'arrière. La conséquence de cette rotation est une position plus antérieure du trou occipital car la colonne vertébrale est à l'aplomb de la tête, en raison de la bipédie, ce qui évite de recourir à des insertions musculaires puissamment amarrées à la nuque et verrouillant l'arrière-crâne, comme on l'observe chez les gorilles et les chimpanzés. De plus, les sutures qui articulent entre elles les os de la voûte se soudent tardivement, ce qui permet au cerveau de se développer pendant des années après la naissance. On passe d'un rapport entre le poids du cerveau et poids du corps quasi quintuplé entre le gorille (1/230), le chimpanzé (1/90) et nous (1/45). Mais les petits primates comme le gibbon (1/50), et mieux encore le ouistiti (1/15), montrent que la taille corporelle joue beaucoup. La souris a de ce point de vue 2,5 fois plus de cerveau que nous, qui présentons par ailleurs une assez forte variation selon les individus: le cerveau d'Anatole France, souvent cité, ne pesait que 1 kilo alors que ceux de Byron et de Cromwell atteignaient 2,230 kilos. Au-delà, on est hydrocéphale...
DIFFÉRENCES : On observe également des différences selon les populations. Ce sujet a beaucoup intéressé les pionniers de la craniométrie, qui y voyaient une corrélation avec l'intelligence. Cependant, cette relation ne fonctionne pas car pour ce qui est de la matière grise, c'est davantage la qualité que la quantité qui compte: de ce point de vue, Albert Einstein - avec son cerveau plus petit (1,230 kilo) que la moyenne de 1,400 kilo - est souvent invoqué, Le docteur Samuel George Morton (1799-1851), détenteur de la plus grande collection de crânes d'Amérique, dénommée American Golgotha, avait trouvé des différences, notamment entre les Blancs et les Noirs, et dans un livre célèbre, La Mal-Mesure de l'homme, Stephen Jay Gould a dénoncé, comme chez Broca, des biais idéologiques destinés à inférioriser certains groupes. L'ironie de l'histoire est qu'après vérification, les données de Morton étaient justes et l'interprétation de Gould politiquement biaisée. Une compilation mondiale montre que la capacité crânienne, corrigée pour la stature, augmente de 3,1 cm3 par degré de latitude dans l'Ancien Monde et est favorisée par un climat froid et sec, probablement pour des raisons de thermorégulations.
BOSSE DES MATHS : Contemporain de Morton, le docteur Franz Joseph Gall (17581828) fonda la phrénologie basée sur l'observation cranioscopique. Il identifia 27 régions du cerveau censées commander aux vices et aux vertus, et dont l'hypertrophie serait identifiable par une excroissance cérébrale, et donc une bosse sur le crâne, comme la fameuse bosse des maths. Le projet de Gall était scientifique, dans la mesure où il comparait trois séries de personnes caractérisées par leur comportement et leur destin: des gens de talent ou de génie, des aliénés et des criminels, et sa théorie avait gagné les milieux médicaux. Ainsi, pour Broussais, la bienveillance et l'abnégation seraient repérables « par une partie supérieure de la tête fort saillante, au point de réunion du milieu de l'os frontal avec l'angle supérieur des pariétaux ». Voici comment, en 1834, est décrit Pierre-Marie-Alexandre Dumoutier (1797-1871), élève et continuateur de Gall, compagnon du périple océanien de Dumont d'Urville, dont une bonne partie de la collection, y compris le crâne de Gall, repose au Musée de l'Homme: « Vous connaissez peut-être Dumoutier ; c'est une espèce de philosophe pratique qui touche la nature du doigt, qui palpe l'âme humaine comme un autre toucherait un corps. Il a chez lui la plus abominable collection de crânes affreux, qu'il a été chercher dans tous les bagnes, et ramassés au-dessous de toutes les guillotines ... Il vous juge tel que vous êtes, mais sans colère, sans passion, sans haine. Dans ce siècle matériel, Dumoutier a remplacé les oraisons funèbres du prêtre chrétien. Autrefois, un grand homme mort avait droit aux éloges de l'éloquence chrétienne. Aujourd'hui il a droit à avoir la tête coupée par Dumoutier. »
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CRANIOMÉTRIE : La mesure du crâne a des racines anciennes comme le montre une tentative de Bernard Palissy (1510-1589), plus connu pour ses terres cuites que pour son intérêt envers l'anthropologie, mais authentique et brillant savant passionné par les fossiles: « Il me prit envie de mesurer la teste d'un homme pour scavoir directement ses mesures... mais quoy qu'il en soit, je n'y sceu jamais trouver une mesure asseurée. » Ce n'est que deux siècles plus tard que la craniométrie se systématise et se standardise, notamment grâce aux travaux du Suédois Anders Retzius (1796-1860), qui définit l'indice crânien, puis ceux de Paul Broca (1824-1880), inventeur de nombreux instruments, grand anatomiste et grand chirurgien. La craniométrie n'a pas bonne presse chez les ethnologues ni dans le public, qui l'assimile à des pratiques de « savants fous », voire à de la science nazie, surtout depuis que Franz Boasl eut cru montrer que l'indice céphalique varie notablement entre les parents émigrant en Amérique et leurs enfants nés sur le sol américain. Les anthropologues physiques savent cependant depuis longtemps déterminer la probabilité d'origine d'un crâne d'après ses caractéristiques morphologiques, métriques et non métriques. Les médecins légistes, aux États-Unis, justifient sereinement cette approche, malgré les critiques qui leur sont adressées au nom de la non-existence des races. Il existe en effet des programmes d'ordinateur qui visent à déterminer l'origine d'un sujet par l'analyse de ses mensurations céphaliques. Il est assez facile de tromper ces programmes en leur soumettant des sujets issus de populations mélangées, tels que les Nubiens, mais globalement, ils ont une réelle efficacité, à condition bien sûr de s'affranchir de la grille de lecture raciale. Le fait que notre morphologie soit inscrite dans nos gènes est démontré par certains traits comme le menton des Habsbourg ou le nez des Bourbons, qui se sont transmis sur de nombreuses générations dans les familles royales, du fait de leur endogamie, alors que les roturiers, qui ne se marient que rarement au sein de leur propre famille, diluent bien vite leurs traits physionomiques. C'est ce qui prouve que les mensurations céphaliques constituent une approche indirecte de ce que l'ADN peut raconter de notre histoire. Et sur les fossiles anciens et dépourvus d'ADN, ce sont ces caractères qui déterminent les relations phylogénétiques, tout comme les naturalistes le faisaient sur les espèces vivantes.
PLASTICITÉ : La voûte crânienne est étonnamment plastique et se prête volontiers aux déformations intentionnelles, obtenues en comprimant avec des liens et des planchettes la tête du nourrisson. Le procédé aurait plus de 100 000 ans si l'on en croit l'observation de l'anthropologue américain Eric Trinkaus sur deux crânes de néandertaliens. Chez des aborigènes australiens fossiles (sites de Kow Swamp, Cohuna, lac Nitchie), elle remonte aussi au paléolithique. Hippocrate signale que la hauteur du crâne était pour certains peuples européens un signe de noblesse, mais ce sont les sociétés précolombiennes, mayas, aztèques et incas, qui ont porté cette coutume au degré le plus spectaculaire, à tel point qu'en 1583, le concile de Lima recommande la lutte contre ces pratiques. On peut voir sur Internet en tapant « crâne alien » par exemple, des photos de crânes amérindiens qui semblent étranges, et sont présentés par des naïfs ou des escrocs comme la preuve de l'existence d'extraterrestres, mais qui ne sont que des têtes humaines déformées artificiellement. Cette pratique, introduite en France par les invasions dites « barbares » du haut Moyen Âge, était courante jusqu'à une date récente. Broca en a étudié et photographié de nombreux cas de diverses provinces. Il y a au Musée de l'Homme un moulage de la tête de la grande mathématicienne Sophie Germain (1776-1831), qu'elle avait accepté de raser pour pratiquer l'opération ; il faut convenir que l'allongement artificiel de son crâne n'avait pas nui à son intelligence.
TRÉPANATIONS : Le crâne semble inviolable, et son ouverture, la trépanation, paraît dangereuse tant par son risque hémorragique qu'infectieux, et ne se pratique que pour des traumatismes graves ou des tumeurs cérébrales. Elle est cependant courante dans les sociétés traditionnelles du monde entier où son but est surtout d'ouvrir un orifice pour que les mauvais esprits qui possèdent le malade puissent s'échapper. L'ethnologue du Musée de l'Homme Germaine Tillion, un siècle après Larrey, chirurgien des armées de Napoléon, a pu en observer chez les Berbères. En Afrique subsaharienne, une telle intervention pratiquée sans anesthésie, a été filmée. Au Tibesti en 1957, une mission scientifique a rencontré un jeune Toubou qui avait subi deux trépanations sept ans auparavant. Il se promenait avec les rondelles osseuses dans une pochette, et son guérisseur fut capable, devant les scientifiques, de réitérer l'opération sur une chèvre. Broca lui-même effectua avec succès et en huit minutes une trépanation sur un chien vivant avec un authentique silex préhistorique. La trépanation est connue dès le mésolithique sur un site d'Ukraine daté de plus de 8 000 ans. En France, région la plus riche en ce domaine, on en recense environ 300 cas dans les sépultures collectives du néolithique à l'âge du bronze ancien. C'est aussi du néolithique, il y a 7 000 ans, que date un cas d'amputation bien réussie du bras au niveau de la palette humérale, à Buthiers-Boulancourt en Seine-et-Marne. Sur les seuls Grands Causses, on connaît 27 sites ayant livré plus de 160 cas de trépanations cicatrisées, soit 70 % de tous les cas opérés; sur quelques-uns de ces cas, il y a eu autopsie à la mort du sujet car le crâne est incisé au silex pour être examiné de l'intérieur. Dans un site néolithique vendéen, une trépanation faite sur un crâne de vache évoque une expérimentation sur l'animal. Hippocrate, vers 400 avant notre ère, nous a laissé un traité sur les traumatismes de la tête qui décrit le détail de la technique de trépanation; son contenu est probablement l'héritage de plusieurs millénaires de connaissances médico-chirurgicales rassemblées depuis la préhistoire. Actuellement, en Occident, un mouvement d'inspiration artistique nommé International Trepanation Advocacy Group promeut la trépanation, souvent auto-pratiquée dans la salle de bains, pour, dit-il, améliorer la circulation intracérébrale prisonnière d'un crâne rigide...
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Une célèbre anecdote raconte que dans le cimetière juif du Lido à Venise, Goetze, le domestique de Goethe (1749-1832), trébucha sur un crâne et que son maître s'exclama alors « on dirait une vertèbre... le crâne ne serait qu'une vertèbre boursouflée ». Cette théorie vertébrale du crâne, aussi développée par Lorenz Oken et Richard Owen, n'a plus qu'un intérêt historique mais rappelle qu'une partie de l'arrière-crâne possède une segmentation somitique.
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Croyances populaires :
L'Abbé Migne, dans sa Troisième et Dernière Encyclopédie théologique (J. P. Migne Éditeur, 1856) rapporte une étrange superstition :
COLOMBIER. Les bonnes gens de certaines localités de la Flandre , vous indiquent le moyen suivant pour peupler avec facilité un colombier placez dans celui-ci le crâne d'un vieillard, ou bien du lait d'une femme qui allaite une fille de deux ans. Alors non seulement vos propres pigeons se multiplient d'une manière miraculeuse, mais encore ils attirent dans leur demeure les pigeons étrangers.
Symbolisme :
Selon Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, auteurs du Dictionnaire des symboles (Éditions Seghers, 1969) :
CRÂNE : 1. Le crâne, siège de la pensée, et donc du commandement suprême, est le chef des quatre centres, par lesquels les Bambara résument leur représentation macrocosmique de l'Homme ; les trois autres centres étant situés à la base du sternum, au nombril et au sexe. Sur les autels de la société initiatique Koré, quatre poteries, pleines d'eau céleste, recueillie à la première et à la dernière pluie de l'année, figurent ces quatre points ; la poterie centrale, représentant le crâne, contient quatre pierres de tonnerre qui matérialisent le feu céleste, expression de l'esprit et de l'intelligence de Dieu, et son avatar microcosmique, le cerveau humain, forme de l'œuf cosmique et comme lui matrice de la connaissance.
2. Dans de nombreuses légendes européennes et asiatiques, le crâne humain est considéré comme un homologue de la voûte céleste, Ainsi dans le Grimnismâl islandais, le crâne du géant Ymir devient à sa mort la voûte du ciel ; de même, selon le Rig-Véda, la voûte céleste est-elle formée du crâne de l'être primordial. Gilbert Durand établit justement un parallèle entre la valorisation de la verticalité sur les plans du macrocosme social (les archétypes monarchiques), du macrocosme naturel (sacralisation des montagnes et du ciel), et du macrocosme humain ; ce qui explique aussi bien les innombrables formes de cultes des crânes (crânes des ancêtres ou crânes-trophées) que les analogies cosmo-génétiques, ci-dessus mentionnées. De la même loi d'analogie entre le microcosme humain et le macrocosme naturel procèdent les assimilations des yeux aux luminaires célestes et du cerveau aux nuages du ciel.
3. Le culte du crâne n'est pas limité à l'espèce humaine. Parmi les peuples de chasseurs, les trophées animaux jouent un rôle rituel important, qui est lié à la fois à l'affirmation de la supériorité humaine, attestée par la présence au village d'un crâne de grand gibier, et au souci de préservation de la vie : le crâne est en effet le sommet du squelette, lequel constitue ce qu'il y a d'impérissable dans le corps, donc une âme. On s'approprie ainsi son énergie vitale.
4. Tite-Live 23, 24, raconte que les Gaulois cisalpins qui, en 216 av. J.C., avaient surpris et détruits dans une embuscade l'armée du consul romain Postumus, emportèrent les dépouilles et la tête coupée de ce magistrat en grande pompe. Son crâne, orné d'un cercle d'or, leur servit de vase sacré pour offrir des libations dans les jetés. Ce fut aussi la coupe des pontifes et des prêtres du temple et, aux yeux des Gaulois, la proie ne fut pas moindre que la victoire. Le symbolisme du crâne rejoint celui de la tête, considérée comme trophée guerrier. Il faut mentionner aussi les crânes des sanctuaires celtiques du sud de la Gaule : Entremont, la Roquepertuse et Glanum (Saint-Rémy-de-Provence), qui étaient accrochés à des entailles céphaliformes. Une salle des crânes existait à Entremont.
5. Avec sa situation au sommet de la tête, sa forme de coupole, sa fonction de centre spirituel, le crâne est souvent comparé au ciel du corps humain. Il est considéré comme le siège de la force vitale du corps et de l'esprit... En tranchant la tête du cadavre... en conservant le crâne par devers lui... le Primitif a atteint plusieurs buts ; d'abord celui de posséder le souvenir Je plus direct, le plus personnel du défunt ; puis celui de s'approprier sa force vitale et ses effets bienfaisants pour le survivant. En accumulant les crânes, ce soutien spirituel prend de l'ampleur... De là, ces monticules de crânes découverts par certaines fouilles.
6. Symbole de la mortalité humaine, mais aussi de ce qui survit après la mort : posséder le crâne de l'ennemi, c'est pins qu'un trophée, c'est la conquête de ce qu'il y a en lui de plus haut et de tout germe d'existence. Réceptacle de la vie à son haut niveau, le crâne est utilisé par les alchimistes dans leurs opérations de transmutation.
7. Dans la franc-maçonnerie, il symbolise le cycle initiatique : la mort corporelle prélude de la renaissance à un niveau de vie supérieur et condition du règne de l'esprit. Le symbole de la mort physique, le crâne, est l'analogue de la putréfaction alchimique, comme le tombeau est celui de l'athanor : l'homme nouveau sort du creuset où le vieil homme s'anéantit pour se transformer. Le crâne est souvent représenté entre deux tibias croisés en X, formant une croix de saint André, symbole de l'écartèlement de la nature sous l'influence prédominante de l'esprit et, en conséquence, symbole de perfection spirituelle.
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Dans Le Temple de l'âme : La Parole divine du corps humain (Éditions Dangles, 1998) Roland Arnold décrypte la symbolique du crâne :
Dans l’organisation schématique du corps, le sacrum vibre de toutes ses énergies vers le haut, vers l’ultime vertèbre creuse, le crâne, véritable coffre-fort blindé gardant précieusement le trésor des cellules nerveuses, haut lieu de la pensée humaine et de l’individuation.
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Le crâne : Boîte ou plutôt coffre-fort contenant l’organe le plus noble de l’homme : le cerveau. Il est composé d’un ensemble d’os plats, ménageant quelques espaces pour la réception des organes des sens. C’est aussi l’origine des voies digestives et respiratoires.
Crâne : du latin médiéval cranium, emprunté au grec kranion, en hébreu golgotha.
a) Le divin en l’homme : La tête symbolise en l’homme le divin. Au sommet du crâne s’épanouit la fleur de lotus aux milles pétales. Le même symbolisme s’exprime par les cornes et par la couronne. L’organisation générale du crâne permettra de montrer qu’il est une deuxième naissance, celle d’en haut.
Jésus portant sa croix sortit de la ville vers l’endroit appelé « lieu du crâne », en hébreu Golgotha.
C’est là qu’ils le crucifièrent.
Jésus meurt sur la croix (en allemand Kreutz, la croix veut dire aussi colonne vertébrale).
C’était à la veille de Pâques [D’après Jean 19, 17] (en hébreu pessah, en grec pasqua).
La traduction de Pâques est : le passage, la traversée, le saut.
A l’endroit (Au même endroit, c’est-à-dire dans le crâne, il y a mort puis naissance...) où Il avait été crucifié, il y avait un jardin
et dans ce jardin un tombeau neuf ;
personne n’y avait encore été mis.
C’est là qu’Il ressuscite.
L’histoire du Christ nous renvoie à l’intérieur de nous-même, dans notre golgotha à nous. C’est une histoire à vivre personnellement et une mort à survivre.
De plus, la voûte crânienne est appelée en latin médical calvaria, d’où le nom « calvaire » (calvarium en latin chrétien signifie crâne, de calvus, « chauve ») calqué sur l’hébreu golgotha.
Le Golgotha se trouve à Jérusalem (Jeroushalaïm), qui veut dire Cité de la paix (cité céleste et mentale). Qui de nous ne recherche la paix ?
Le crâne, ultime vertèbre creuse, est le haut lieu final de notre maturation pour accéder au divin. L’homologue de la voûte crânienne en haut est la voûte plantaire en bas. Il y a aussi correspondance de la voûte du palais dans la bouche avec la voûte céleste. Le crâne a une forme d’œuf, et pour qu’il donne naissance à un « autre homme » il doit être fécondé par le divin.
D’ailleurs, au moment de Pâques, dans notre tradition, offrir l’œuf exprime le symbolisme de résurrection, de renaissance. Mais qui de nous sait encore pourquoi les parents offrent des œufs à leurs enfants ?
Des noms très évocateurs nommant certaines pièces osseuses du crâne nous ont été transmis par les anciens anatomistes qui viennent renforcer la symbolique du crâne.
En détaillant le squelette céphalique, les spécialistes parlent de :
la base du crâne ;
la voûte du crâne (icône de la voûte céleste), d’astérion (d’étoiles) ;
frontal ou os coronal (couronne) ;
petites et grandes ailes du sphénoïde ;
temporal en forme d’écaillé : os qui donne le tempo, relatif au temps temporaire ;
rocher ;
palatin, du palais de la cavité buccale ;
l’os malaire (mal-air).
Je reste persuadé, jusqu’à preuve du contraire, que les anatomistes savaient parfaitement ce qu’ils faisaient en nommant ainsi les différentes pièces anatomiques. Il faut souligner l’importance du sphénoïde, qui est décrit comme ayant la morphologie d’un papillon.
b) Le sphénoïde, l’angle : Le sphénoïde, du grec sphên (coin, angle), est l’os en coin, l’os angulaire qui soutient l’édifice. Il est à la base du crâne ce que le sacrum est à la base de la colonne vertébrale. Il est en étroite relation avec la vision, la manière de voir, car la fente sphénoïdale est l’interstice situé au fond de l’orbite, loge des yeux, et limité par la grande aile et la petite aile du sphénoïde. Dans cette fente sphénoïdale passe le nerf optique ! Les influx nerveux de la vue passent par les ailes.
Le sphénoïde, grand papillon minéral, ailes déployées, est un os qui incite à l’envol. Dans le crâne, il bouge sans cesse et son articulation avec l’occiput, en deux phases, conditionne les mouvements des vingt-neuf os de la tête. Ils s’articulent ensemble derrière les yeux, au milieu de la tête. Il supporte, en outre, une grande partie de l’encéphale et porte la loge de la glande maîtresse, l’hypophyse, qui durant le mouvement respiratoire primaire monte et descend. Tout est mouvement, la seule constante dans l’univers est la mouvance. Il y a relation entre la manière de voir et la manière de vivre. Tout est mouvement et repos.
Le sphénoïde peut prendre son envol selon la manière de voir.
Le papillon est le fruit d’une métamorphose, d’une mutation intérieure. En temps voulu, le ver à soie, rampant, unicolore, se fabrique un cocon, opère sa métamorphose à l’abri des curieux, en secret, et un beau matin s’envole, multicolore, en allant à la découverte du ciel. N’est-ce pas là la vocation fondamentale de l’homme ? Se métamorphoser (mourir et ressusciter) et s’envoler vers le ciel spirituel ?
Que sont les anges sans ailes ?
Description sommaire du sphénoïde en forme de papillon :
Le corps du sphénoïde : selle turcique ou fosse pituitaire pour loger l’hypophyse.
Les ailes :
– petites : la racine de la petite aile forme le canal optique où passe le nerf optique, le nerf de la vision ;
– grandes : s’insérant sur le corps et se déployant vers l’avant et sur le côté.
Entre les deux ailes, la fente sphénoïdale est le passage de toute l’innervation et de toute la vascularisation de l’œil. Autour de cette zone émergent les nerfs oculaires qui commandent les muscles de l’œil. La partie postérieure des grandes ailes est en rapport avec le rocher temporal, donc en rapport avec l’audition et l’équilibration. L’orbite est formée en partie par les ailes du sphénoïde.
La vision a-t-elle une influence sur les ailes du sphénoïde ? Ou inversement ? Rien n’a été démontré sur le plan physiologique, mais il n’y a aucun doute en ce qui concerne le symbolisme.
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Alain Testart, auteur d'un article intitulé "Des crânes et des vautours ou la guerre oubliée." (In : Paléorient, 2008, vol. 34, n°1. pp. 33-58) ajoute des éléments d'interprétation au culte des crânes :
DES CRÂNES (SANS LES CORPS) : Le site de Çatal Höyük est unique en ce qu’il met en œuvre une iconographie qui n’a pas son équivalent dans tout le Néolithique, du Proche-Orient ou d’ailleurs. Que dire maintenant des crânes que l’on retrouve dans d’autres sites sans qu’aucune fresque ni aucune statuaire ne nous vienne en aide pour comprendre ce qu’ils ont pu signifier ? Au moins ceci : que c’est une hypothèse bien étrange que de penser à un culte des ancêtres, et de ne penser qu’à cela, alors que couper la tête des ennemis est une pratique si courante, et presque un mode prédominant de traitement des morts à la guerre.
VOCABULAIRE : On parle de « décapitation » lorsque la tête est tranchée, ce qui suppose l’usage d’un instrument relativement lourd et tranchant tel que hache, guillotine ou sabre ; on imagine mal qu’un tel instrument puisse ne pas être en métal. Le terme de « décollation » est plus général en ce qu’il indique seulement que le cou a été coupé pour séparer la tête, ce qui peut se faire par n’importe quel instrument coupant, ce pour quoi la pierre suffit amplement (certains Amérindiens coupaient la tête de leurs ennemis par ce moyen) ou même un bambou effilé (utilisé par les Mélanésiens).
On parle de « chasse aux têtes » pour des raids guerriers dont la finalité explicite est de prendre des têtes – nécessaires dans plusieurs sociétés pour affirmer le statut du jeune mâle adulte ou pour certaines cérémonies. Il faut garder à l’expression « prise de têtes » un sens beaucoup plus général correspondant au prélèvement de têtes sur des ennemis défaits quelles que soient la finalité et la forme de la guerre. Le traitement sophistiqué des têtes que l’on connaît dans les sociétés primitives d’Amérique du Sud, d’Asie du Sud-Est ou d’Océanie ne se comprend qu’en raison du nombre très limité de combattants, et donc de têtes coupées ; les guerres qui se soldent par des milliers de morts ne peuvent donner lieu qu’à des empilements de têtes fraîchement coupées (généralement en forme de pyramide) et dont le traitement est minimal. Dans tous les cas, il est légitime de parler de « trophées », dans le sens même où l’on parle de trophées de chasse.
Dans le cadre de ce texte dont la finalité n’est pas de discuter des formes de conflits dans les sociétés primitives, il ne nous a pas paru nécessaire de distinguer entre conflit armé et guerre, terme que nous employons donc dans un sens tout à fait général. Nous employons de même le terme très ambigu d’ancêtre, c’est-à-dire d’ascendant lointain, et non pas au sens religieux du « culte des ancêtres », expression dans laquelle « ancêtre » désigne un ascendant défunt transformé en esprit, et auquel s’adresse un culte religieux.
Dans la revue ethnographique qui suit, enfin, nous laissons de côté les condamnés qui, dans les sociétés primitives comme dans les nôtres, sont généralement privés de funérailles. Nous ne considérons pas non plus les funérailles exceptionnelles que sont celles des rois, dont le corps peut être découpé, et la tête coupée, pour que ces précieux morceaux soient conservés à part.
TOUR D’HORIZON ETHNOGRAPHIQUE – TROIS THÈSES COMPARATIVES
1. Aucun groupe ne coupe la tête de ses propres morts.
La décollation se pratique sur un ennemi mort, vivant, ou très peu de temps après une bataille. On ne peut totalement exclure a priori le prélèvement de crânes sur des tués dans un confl it plusieurs mois ou plusieurs semaines après leur mise à mort, mais ce n’est pas de cela que nous parlent nos sources. Je poserai donc que s’il y a prélèvement de crâne sur un ennemi, cela se fait par décollation. Inversement, et peut-être convient-il d’y insister, je ne vois pas d’exemple de rite funéraire régulier et normal, en dehors d’un contexte guerrier, qui ferait appel à la décollation. (1) Les peuples qui font des reliques avec les têtes de leurs morts attendent que leurs corps soient décomposés. C’est par exemple le cas de plusieurs populations noires du Nord Cameroun qui enterrent leurs défunts en position assise et le corps enveloppé de bandelettes, et n’exhument les crânes qu’au bout d’un temps assez long, trois ou quatre ans selon qu’il s’agit d’un homme ou d’une femme chez les Fali. Dans le Sud du Vanuatu où l’on enterre le corps d’un chef en laissant dépasser la tête, on attend qu’elle se détache du tronc avant de la porter à l’endroit sacré où sont conservés les crânes de chef ; tout au plus le deuilleur chargé de la dépouille devait-il inciser avec l’ongle du pouce la tête du mort afin de hâter la décomposition des chairs24. Même chose en Nouvelle-Calédonie où plusieurs observations ethnographiques convergentes indiquent que les Kanak enterraient les défunts dont ils comptaient prélever la tête en position assise, avec la tête affleurant à la surface du sol, pour l’enlever plus facilement après putréfaction25. Partout, semble-t-il, qu’il s’agisse d’inhumation ou d’exposition sur une plate-forme, on attend que les chairs soient décomposées ou rongées par les vers et les fourmis. L’Indonésie, région de référence pour la chasse aux têtes, constitue sur ce sujet un exemple clef. Un spécialiste comme B. Sellato a bien voulu répondre à mes questions :
« À ma connaissance, du moins à Bornéo, aucun groupe ne décapitait ses propres défunts au cours des rites funéraires. […] Pour ce que je sais des notions d’âme et d’au-delà dans le monde austronésien, décapiter un cadavre pour l’inhumer n’aurait pas de sens. »
Bien sûr, on peut couper la tête à des esclaves ou à des captifs pour accompagner un défunt, pratique courante en Insulinde comme en d’autres régions du monde27, mais cela ne concerne que des gens étrangers au groupe (captifs) ou exclus de la communauté (esclaves). Autre précision que me fournit ce spécialiste :
« Les guerriers dayak coupaient les têtes de leurs propres morts sur le champ de bataille pour leur donner des funérailles décentes et éviter que les ennemis ne se les approprient. »
Ici encore, l’indication est précieuse car elle se retrouve chez les Naga, les Maoris ou les Kafi, mais encore chez certains groupes amérindiens de la Côte nord-ouest, comme les Tlingit (Alaska) qui coupaient la tête de leurs guerriers morts loin de leurs villages pour la rapporter à leurs veuves. Elle se comprend pareillement par la difficulté de transporter le cadavre du défunt et la crainte que la dépouille ne soit souillée ou appropriée par l’ennemi. Elle ne concerne que les morts à la guerre, un contexte bien particulier. Et c’est pourquoi j’ai dit qu’on ne connaissait pas d’exemple de décollation du cadavre au sein des rites funéraires « normaux et réguliers ». On peut donc poser : décollation = ennemi = guerre ; tandis que : culte des ancêtres (ou autre honneur funèbre) = prélèvement (sur un corps décomposé).
2. Les crânes-trophées pris aux ennemis se distinguent mal des crânes des ancêtres
La tête, pour devenir objet cultuel et donc pour pouvoir être conservée, doit être préparée au moyen de techniques variées, qui rappellent assez celles utilisées dans la préparation alimentaire, par dessiccation, décarnisation, momification. Éventuellement, elle est l’objet d’un surmodelage, phénomène courant en Nouvelle-Guinée, ou d’un autre traitement esthétique.
Quelles têtes font l’objet d’un tel traitement ? Toutes le peuvent, c’est-à-dire à la fois celles des ancêtres (récupérées dans une phase secondaire du rituel funéraire) et celles des ennemis (qui ont été coupées). Un des mérites de l’exposition qui a eu lieu au musée des Arts d’Afrique et d’Océanie en 1999 sous le titre « La mort n’en saura rien »30 était précisément de montrer qu’il était impossible de distinguer les unes des autres. La chose est particulièrement nette pour maints peuples de Mélanésie et de Polynésie qui traitaient de façon semblable les têtes de leurs ancêtres et celles de leurs ennemis ; les deux types de crânes pouvaient faire l’objet de décorations élaborées, pouvaient en particulier être surmodelés, tout en étant conservés avec le même soin. C’est ce qui est bien connu de tous les spécialistes de ces régions. A. Lavondès le relève pour les Marquisiens :
« Les crânes desséchés des parents défunts étaient souvent détachés et conservés dans des lieux secrets [et sacrés]. Les crânes préparés qui sont restés dans les collections [européennes], avec leurs orbites remplies de tapa et de nacre, leur nez de bois et les tresses qui lient les mâchoires, ne proviennent pas tous de parents défunts. Quand un jeune guerrier avait tué son ennemi au combat, il en obtenait le crâne, après les cérémonies d’usage, et le portait comme un trophée. »
Citons encore P.H. Peltier à propos des Ajirab (basse vallée du Sepik, Nouvelle-Guinée) :
« Que le crâne fût celui d’un ancêtre importait peu. Les maisons des hommes [maisons collectives des clans où sont gardés les crânes] brûlaient accidentellement ou étaient détruites au cours des guerres. Avec elles disparaissaient les maro [crânes surmodelés fixés sur des mâts en bois et conservés dans les maisons des hommes]. Les hommes refaisaient un nouveau maro en prenant un crâne qui pouvait être indifféremment celui d’un ennemi ou d’un homme du clan […]. »
C. Coiffi er et A. Guerreiro tirent en quelque sorte la leçon générale de ces informations :
« Dans les sociétés océaniennes, il est parfois difficile de distinguer les crânes d’ancêtres des crânes-trophées [ceux pris aux ennemis, et conservés comme autant de trophées]. D’autant que, d’une part, le crâne-trophée d’un homme important [tué chez les ennemis] pouvait être transformé en celui d’un ancêtre, et que, d’autre part, des crânes ancestraux pouvaient être volés dans des villages ennemis, puis transformés en trophées. »
Mais ce qu’il est très difficile de distinguer pour des ethnographes, qui ne peuvent établir l’origine d’un crâne qu’à la suite d’une enquête orale, devient impossible en archéologie dans la mesure où rien dans l’apparence ne distingue les deux types de crânes.
Peut-être convient-il d’insister sur deux points. Le premier est que le crâne d’un ennemi décapité peut faire l’objet d’une décoration tout à fait remarquable au niveau esthétique.
Le second est qu’il arrive qu’une population ait deux types de traitement des crânes selon qu’il s’agit d’ennemis ou d’ancêtres, mais un étranger ignorant tout des traditions et des codes culturels de ce peuple (ce qui est le cas général de l’archéologue face à une culture sans écriture) ne pourrait deviner quel crâne est celui d’un ancêtre et lequel celui d’un ennemi.

3. Couper la tête aux ennemis est une pratique beaucoup plus répandue que celle du prélèvement des crânes en phase secondaire des funérailles et, probablement, l’englobe.
Le dernier point que permet d’établir ce tour d’horizon comparatif des données ethnographiques est assez simple, encore que nous admettrons que la conclusion ne soit pas totalement assurée mais seulement très probable. De très nombreux peuples ont pratiqué la décollation sur leurs ennemis pour conserver les têtes coupées comme trophées. Cette pratique s’étend, en tout premier lieu, sur une vaste zone qui va de l’Assam à la Nouvelle-Guinée, en passant par l’Indonésie, et tout particulièrement Bornéo, haut-lieu classique de la chasse aux têtes, et se retrouve en diverses îles de Mélanésie et de Polynésie.
En second lieu, c’est tout un ensemble de peuples amazoniens et même andins, dont les plus célèbres sont les Jivaro. Du côté de l’Asie, les données historiques abondent pour montrer que la décapitation était le sort ordinaire réservé aux ennemis défaits, lorsqu’ils n’étaient pas réduits en esclavage ; l’armée turque en campagne, à l’issue d’une bataille d’importance somme toute moyenne, rapporte « quarante mille têtes et sept mille soldats prisonniers ». Je ne connais pas de travail comparatif d’ensemble sur l’Afrique, mais les décapitations massives d’ennemis dans certains royaumes sont notoires. Du côté de l’Amérique précolombienne, il suffira de rappeler les tzompantli des Aztèques, ces plates-formes où étaient exposées les têtes des sacrifiés. Dans l’Antiquité, les Gaulois, les Scythes et sans aucun doute les Romains, s’adonnaient à la même pratique. Appelons E cet ensemble. Quels peuples, maintenant, prélevaient les crânes de leurs ancêtres pour les conserver ? La question est précise et ne concerne que les crânes, et exclut tous les ossuaires où les crânes sont certes conservés, mais pas de façon sélective, figurant au même titre que d’autres ossements bien préservés parce que de bonne taille. Ainsi précisée, la question n’admet qu’un nombre assez limité de réponses. En dehors de quelques cas isolés, la pratique du culte du crâne des ancêtres concerne essentiellement deux zones : l’une au Nord Cameroun et qui déborde sur l’Est du Nigéria, l’autre qui recouvre à peu près celle de la chasse aux têtes de l’Assam à la Polynésie. Appelons A cet ensemble de peuples. Même en admettant que nous avons oublié bien des exemples significatifs dans cette recension, il ne fait aucun doute que cet ensemble A est beaucoup plus petit que E. Soulignons en particulier qu’aucun des peuples amérindiens des Basses Terres (Amazonie, et en incluant les Jivaro), chez lesquels la prise de têtes-trophées est une pratique omniprésente, ne fait de prélèvement de crâne sur ses propres défunts.
Je me demande même si l’on ne peut pas établir un autre point, à savoir que A est inclus dans E (fig. 14). Tout au moins est-il certain que les Néo-Guinéens, en tout premier lieu ceux de la vallée du Sepik et du golfe de Papouasie, pratiquaient avec passion la chasse aux têtes ; quant aux populations du Nord Cameroun, à défaut d’étude plus approfondie sur la question, je me contenterai de reproduire une photo parue dans un des articles de J.-G. Gauthier sur les Fali, avec la mention : « Crâne-trophée d’un ennemi tué au combat, XVIIIe siècle ou première moitié du XIXe siècle. »
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CONCLUSIONS PROVISOIRES : Ma première conclusion est que, sur la base des seules données archéologiques, et au vu des données ethnographiques, il est impossible de distinguer, au sein de ce qu’il est convenu d’appeler le « culte des crânes », entre ce qui est funéraire et ce qui est trophée de guerre.
Ma deuxième est que, sans autre information, la probabilité que ce soit un ennemi est a priori beaucoup plus grande.
Ma dernière est, selon toutes les données ethnographiques et historiques comparatives dont nous disposons (parce que les peuples qui prélèvent les crânes de leurs parents coupent aussi les têtes de leurs ennemis), nous pouvons affirmer avec une quasi-certitude que les populations parmi lesquelles on a retrouvé de tels crânes coupaient les têtes de leurs ennemis.
On peut affirmer avec le même degré de certitude que, parmi les crânes retrouvés, un certain nombre devait être ceux d’ennemis décapités. Lesquels ? En raison même de cette indistinction matérielle entre crânes d’ancêtres et crânes-trophées, ainsi que de cette substitution possible des uns par les autres dont font état les ethnologues, il sera toujours délicat de le dire.
Note : 1) . Je pense que c’est seulement par erreur que l’on peut lire dans l’excellent livre de JACOBS et al. (1991 : 61, mes italiques) que les Konyak Naga « exposent les corps sur des plates-formes, ayant au préalable coupé la tête qui est placée dans une urne ou un vase de pierre » (d’après le journal manuscrit de Ch. von Fürer-Haimendorf, disponible seulement à la School of African and Oriental Studies, à Londres). Je crois que ce qu’écrivait J.H. Hutton (1921 : 386, mes italiques) à propos des coutumes funéraires des Konyak est plus précis et permet de rendre compte de cette erreur : « Les morts sont déposés sur des plates-formes comme ceux des Ao [un autre groupe naga], après avoir été fumés, mais la tête est ensuite arrachée [wrenched] pour être finalement conservée dans des pots de terre […] » C’est la pratique du fumage (également pratiquée par les Ao) qui fait que la tête ne peut être aussi simplement prélevée que lorsqu’il y a décomposition naturelle ; aussi, la tête doit-elle être « arrachée », mais elle ne l’est qu’après un certain temps et elle n’est pas « coupée ».
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Symbolisme celte :
Dans Mythologie du monde celte (Éditions Hachette Livre - Marabout 2009) Claude Steckx précise les particularités de la chasse aux têtes chez les Celtes : voir l'article sur la tête.
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